La terrible nuit de Samhain


Les nuits du 31 octobre, il se passe toujours des choses incroyables. Mais quand on est une jeune fille et qu’on vit à l’époque de la renaissance, on n’a rien le droit de savoir.

Enfin, c’est ce que pensait Ann, avant de rencontrer une sorcière…

Une aventure ensorcelée pleine de rebondissements, à partir de 9 ans.


Chapitre 1

La lune est vraiment très ronde ce soir. Comme un œil géant qui nous prévient que ce n’est vraiment pas un moment comme les autres. Il n’y a pas eu une lune comme ça depuis la naissance de notre reine Elisabeth d’Angleterre, en 1533.

Mais moi, cette nuit ne me plait pas.

D’abord, il y a un banquet ce soir chez moi, et je n’ai pas le droit d’y assister parce que je n’ai que huit ans. Alors je suis obligée d’écouter la musique venant du rez-de-chaussée à travers le parquet de ma chambre. Notre maison est une des plus riches du pays, parce que mon père travaille à la cour.

Ensuite, la reine donne un bal au palais, et personne ne peut y aller sans invitation. Bien sûr, je n’en ai pas. Peu de gens en ont. N’importe quelle personne du royaume ferait n’importe quoi pour pouvoir aller au château ce soir. Après tout, il parait qu’il se passe des choses étranges les nuits de pleine lune.

— Ann? chuchote une voix derrière la porte de ma chambre. Allez, viens, tu ne vas pas être triste le soir de Samhain ?

Samhain, c’est ce soir, le 31 octobre. La nuit où le voile entre le monde des morts et celui des vivants est le plus fin. Normalement, il n’est plus permis de l’appeler comme ça depuis que nous avons changé de religion, mais notre pays est trop superstitieux pour oublier complètement les traditions.

Et cette voix, c’est celle de John, mon meilleur ami. C’est le fils de ma nourrice et il est très intelligent. Mais il ne faut pas lui dire car c’est un garçon. Ah, et puis il me trouve belle, avec mes yeux sombres et mes cheveux châtains.

Maintenant que j’ai des leçons avec un professeur particulier, je n’ai plus le droit de jouer avec lui. Mais même si ça ne se fait pas, John se débrouille toujours pour me retrouver en secret.

J’ouvre discrètement la porte et me retrouve face à un garçon de mon âge. Il est plus grand que moi, avec des cheveux noirs. Ses yeux de la couleur de la noisette ont l’air de briller plus quand il me regarde. Pourtant est-ce que j’ai l’air d’une lanterne, moi ?

— Viens vite, dit-il en me prenant par la main et m’entraînant avec lui. Il se passe quelque chose chez la Duchesse.

Pour le coup, j’hésite à me remettre à bouder. La Duchesse, c’est notre voisine. Elle est belle, douce, gentille. C’est une noble, comme ma famille, mais il y a quelque chose de bizarre chez elle. Elle n’a pas beaucoup de domestiques et personne ne va jamais chez elle. En plus, je suis la seule à trouver ça étrange.

— Il y a comme des éclairs qui brillent à travers ses volets, continue John. La pauvre, elle a peut-être besoin d’aide !

Mais qu’il est bête ! Moi, je ne l’aime pas du tout cette femme, mais lui, il l’admire. En fait, tout le monde est sous son charme.

C’est vrai qu’elle est spécialement belle. Un visage très pâle aux joues toujours roses, de beaux cheveux blonds relevés en chignon, un cou de cygne… et elle porte chaque jour une robe très élégante, faite dans les plus belles soies et les plus beaux velours. Sans oublier ses grands yeux sombres, qui font tout oublier quand on les regarde. Avec tout ça, on ne s’est jamais demandé pourquoi on ne l’appelle que « Duchesse », sans ajouter la suite de son titre. Il parait qu’elle est étrangère. D’ailleurs, la plupart des gens ne se posent pas de question et se contentent de lui sourire comme des brebis. John le premier.

Et il n’en fera qu’à sa tête, comme d’habitude. Alors, plutôt que de le laisser partir seul, je suis mon meilleur ami jusque dehors. Ce n’est pas la première fois, après tout, que nous nous échappons en secret.

Lorsque nous sortons en cachette, par l’entrée des domestiques, j’ai l’impression de faire une grosse bêtise. Les rues sont vides et il fait très sombre.

Notre résidence donne sur le Strand, une des plus grandes rues de Londres. Nous habitons un beau quartier où des membres de la cour – ma famille y compris – ont fait construire de véritables petits palais avec de grands jardins verdoyants. Il y a également des bâtiments hauts de plusieurs étages qui donnent l’impression d’être des géants assoupis. Et la nuit, j’ai particulièrement peur.

Heureusement, John est débrouillard. Il se ballade souvent tout seul. Nous traversons la rue en courant et regardons la maison de la Duchesse à travers les grilles. Son grand jardin est plongé dans la nuit, seulement éclairé par des bougies glissées dans des citrouilles vidées et taillées. C’est une décoration très curieuse, surtout que les visages qui sont gravés sur les légumes ont l’air méchant et grimaçant. En plus, avec le vent frais de la nuit, la lumière des bougies vacille et on dirait des vrais visages qui bougent tous seuls. Mais ce n’est qu’une illusion. Bien sûr. Certainement.

— La maison est parfaitement normale, dis-je à John qui continue à la regarder. Allez, viens, on rentre.

Mais j’ai à peine le temps de finir ma phrase qu’une lumière aveuglante nous éblouit. L’instant d’après, la rue est de nouveau calme, mais j’aurais juré qu’un petit soleil avait brillé chez la dame.

— Ah tu vois ! s’écrie triomphalement John en se tournant vers moi. Je le savais ! La Duchesse a sûrement un souci, il faut aller voir !

Et avant que je puisse dire quelque chose, il commence à escalader la grille.

— John ! je fulmine en tapant du pied. Ce n’est pas une bonne idée. Il vaut mieux appeler des gardes !

Evidemment, mon meilleur ami ne m’écoute pas. Quand il s’agit de belles dames, il ne m’écoute jamais. Je me décide en un clin d’œil. Grace à mes manières de garçon manqué qui font grincer des dents mon professeur, j’escalade la petite grille du jardin. J’irai au bout du monde avec lui.

J’ai beaucoup de mal avec ma robe volumineuse en taffetas bleu. La soie travaillée est très élégante, mais pas très pratique pour une escapade nocturne. Finalement je retombe de l’autre côté de la grille comme un gros sac de patates. Je rejoins John et glisse ma main dans la sienne :

— Elle est tellement gentille qu’il faut l’aider, murmure-t-il comme pour se donner raison.

Je continue d’avancer, mais j’ai envie de lui tirer un coup de pied :

— Elle est charmante avec les garçons grassouillets quand elle a faim.

— Tu es mauvaise, me répond John sans quitter la maison des yeux. Les filles sont tellement jalouses entre elles.

Je ne réponds pas, et on continue à avancer dans le jardin. Il fait tellement sombre qu’on ne voit pas très loin. Les arbres et les buissons sont si touffus que nous sommes entourés par des formes sombres.

À ce moment-là, une chouette sortie de nulle part se met à hululer. Sur une branche au-dessus de nos têtes, elle a l’air de nous regarder fixement. Grosse et grise, elle a un regard sévère. Je commence à avoir vraiment peur, là. Et même si il ne le dit pas, John aussi, puisqu’il s’arrête net pour regarder l’animal.

— John, je murmure, voir une chouette une nuit de pleine lune, c’est un très mauvais signe…

— Je…

John n’a pas le temps d’en dire plus. La folie commence.

La chouette pousse un cri perçant et ses yeux deviennent rouges brillant. Puis elle ouvre en grand son bec et fonce sur nous comme si elle voulait nous dévorer.

— Cours ! me hurle John en m’entrainant par la main.

Nous nous mettons à courir comme des fous dans le jardin. Avec mes beaux souliers et ma grande robe, je n’arrête pas de déraper dans la terre humide. Derrière nous la chouette gagne du terrain et elle grossit de plus en plus. Il ne faut surtout pas qu’elle nous rattrape, car je suis sûre qu’elle va nous engloutir. Nous traçons directement jusqu’à la porte d’entrée, mais à mi-chemin quelque chose de rond et de lumineux me frappe sur le côté. Je tombe dans un buisson et emporte mon compagnon avec moi.

Nous avons à peine le temps de nous relever.

— Des épouvantails ! s’écrie mon meilleur ami en bondissant hors du bosquet.

Je sors des feuilles à mon tour, et je retiens un cri de terreur.

Autour de nous, des dizaines de citrouilles aux yeux cruels se sont animées et nous encerclent. Leurs mâchoires claquent dans le vide comme si elles n’avaient pas mangé depuis longtemps.

D’un seul coup, les nuages obscurcissent la lune et un véritable vent de tempête se lève. Au loin, un loup se met à hurler.


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