Lohengrin, le chevalier au cygne


Après avoir vu le Cygne Blanc et un jeune chevalier vaincre son père, Odile, s’envole vers les froides contrées du nord. L’oubli auquel elle aspire n’est cependant pas permis pour le Cygne Noir, et très vite, elle se retrouve confrontée à une sorcière des mers dont les pouvoirs rivalisent avec les siens.

Plongée au cœur des mythes nordiques et privée de soutien, la jeune femme va devoir s’allier avec un chevalier, banni du clan viking de son père. Il s’agit du prince Lohengrin, dont la destinée est annoncée comme vaillante, mais l’issue bien inquiétante. Mais les monstres des glaces et les alliés étranges ne sont pas le pire qu’Odile aura a affronter. Car au fond d’elle-même se cache quelque chose de bien plus terrible que n’importe quel combat.

Retrouvez la plume lyrique d’Alice Sola pour ce conte mélangeant l’opéra Lohengrin de Richard Wagner et La Colombe Blanche d’Andrew Lang, mettant en lumière le personnage le plus ambiguë du Lac des Cygnes : le Cygne Noir.


Prologue

Odile

Il fut un temps où elle était le cygne noir.

La fille du démon le plus puissant du Saint-Empire Romain Germanique. Elle avait été élevée par son père dans le seul but d’être une sorcière ténébreuse qui pouvait appuyer ses manigances. Toute sa vie, la jeune femme s’était mise au service de son horrible géniteur afin de le seconder dans sa quête obsessionnelle : détruire le cygne blanc. Sa victime était une jeune princesse du nom d’Odette, qui avait vu sa famille et son royaume décimés par le démon. À cette époque, elle était le cygne noir et elle inspirait la crainte presque autant que son sorcier de père, le maléfique Rothbar.

Pour assouvir ses obscurs desseins concernant la pure Odette, son père s’était associé à une enchanteresse maléfique à la puissance sordide. Il avait emprisonné d’autres femmes de sang royal, et comme sa victime première, il les avait condamnées à être cygnes le jour et femmes la nuit. Il avait scrupuleusement éliminé tous les héros qui s’étaient présentés pour le vaincre. Les horreurs qu’il avait fait subir à la terre ne se comptaient plus.

Et à tout cela, Odile avait acquiescé. Pire, elle l’avait aidé. À tours de bras, elle avait charmé des hommes, jeté des sorts, égaré les esprits et détruit des cœurs. Elle le devait bien à son père. Il était dur, glacial et exigeant, mais c’était de lui qu’elle tenait ses pouvoirs. Ne lui avait-il pas offert la liberté, celle dont aucune autre femme de ces temps arriérés n’osait rêver ?

Pas d’éducation brimante, pas de stupidités fourrées dans le crâne, pas de mariage non consenti qui la ferait se soumettre à un homme dans la douleur et mourir en couches…

La liberté de ne pas être un objet. Pour ce précieux cadeau, la froide jeune femme avait chéri son père et s’était appliquée à être à la hauteur de ses attentes. Elle se nommait Odile à cette époque, et elle aurait donné sa vie pour sauver celle de Rothbar.

Jusqu’à ce que le temps des illusions vole en éclat.

Jusqu’à ce qu’un chevalier ne détruise son géniteur. Que ses amis courageux ne tuent l’enchanteresse maléfique. Qu’Odette et les autres prisonnières de son père ne soient libérées.

Elle avait vu l’amour qui les liait tous triompher. La vérité avait poignardé Odile en plein cœur, Rothbar ne l’avait jamais aimée. Elle s’était donnée tant de mal pour être l’égale de son obsession du cygne blanc en vain.

Il lui avait même caché qu’il avait aimé sa propre sœur, la mère d’Odette, et qu’il l’avait assassinée pour s’être refusée à sa passion incestueuse. Odile avait ensuite appris qu’elle ressemblait beaucoup à sa blanche cousine, mais qu’un sortilège paternel avait modifié ses traits sa vie durant.

Et pour finir, elle avait découvert que sa mère n’avait été qu’une victime de plus sur la liste du sorcier démoniaque.

Qu’y avait-il de plus à dire ? Devant l’amour lumineux qui était né sous ses yeux entre Odette et son sauveur, le cygne noir s’était découvert un cœur : ténébreux et couvert du sang de ceux qu’elle avait aidé à tuer. Brisé par l’affection qu’elle avait porté à un diable qui n’avait eu pour elle que du mépris. D’ailleurs, elle ne savait même pas si elle était soulagée ou bouleversée par sa mort. Elle ne savait plus rien.

Le lendemain de la victoire de la lumière, Odile s’était changé en cygne noir et s’était envolée vers le nord.

Peut-être que la glace et la neige anesthésieraient la douleur de son existence ? Plus jamais elle ne quitterait ce corps animal. Il la préserverait de toute cette horreur. À défaut de la lui faire oublier.

Pendant plusieurs années, le repos lui fut accordé.

Puis le destin en décida autrement…

Lohengrin

Lohengrin – Grinn, pour les intimes, surtout lorsqu’il s’agissait de jolies femmes – attendait sur les berges battues par le vent et la glace. Du brouillard peignait la plage dans un camaïeu de gris et de beiges inquiétants.

Il y avait un prix à payer, il l’avait toujours su.

Les années d’insouciance n’avaient pas duré. Dès l’enfance, sa mère la reine l’avait prévenu : son destin ne lui appartenait pas. Quand l’appel résonnerait, il devrait se rendre sur la plage, là où tout avait commencé, des années avant sa naissance. Là où l’odieux marché avait été passé. Des années durant il avait ravalé son amertume et sa tristesse d’enfant, incapable d’appréhender que sa mère si douce, si aimante puisse le livrer à un sort inconnu, dans un lieu si familier que son royaume. Cela lui avait semblé une mauvaise plaisanterie, un conte mal ficelé. Jusqu’à ce que sa mère l’estime en âge de connaitre la terrible vérité. Ce n’était pas elle qui avait livré son enfant à un futur pareil, mais le fruit de la malchance et la stupidité de ses deux frères aînés. Pris dans une tempête sur un frêle esquif, ils devaient la vie sauve à une sorcière des mers, qui en échange n’avait demandé qu’une seule chose.

L’enfant à naître de la reine.

Chose qu’ils avaient fini par accepter.

Jusqu’à ses vingt printemps, le prince avait espéré que quelque chose viendrait éclairer le désespoir de sa mère, la froideur de son père ou la culpabilité de ses benêts de frères. Mais lorsqu’un étrange ouragan avait dévasté une semaine durant le royaume, le prince avait su que l’heure était venue.

Voilà ce qui l’avait mené jusqu’ici, à affronter les vents.

Il se savait courageux- et bel homme, bien entendu – mais il ne put s’empêcher de trembler d’effroi lorsque l’odieux navire jaillit de la brume. Monstre titanesque émergeant des vapeurs infernales.

Bien sûr, le curieux sentiment qui lui nouait la gorge n’était pas de la peur. Certainement pas. De l’inquiétude, tout au plus.

Pourtant, lorsque la déconcertante brume qui entourait en permanence le navire s’étira en longs filaments qui matérialisèrent une silhouette voûtée devant lui, sur la plage, il eut un mouvement de recul.

Ainsi, c’était vrai. Ses frères n’avaient pas menti. Il avait été vendu à une sorcière des mers.

Lorsque la femme se fut enfin accomplie devant lui, vêtue d’une grande capeline en velours noir, Grinn redressa la tête. Il regrettait de ne pouvoir voir les traits de son adversaire.

— Tu es à l’heure, fit remarquer la sorcière d’une voix sans âge, du tréfonds de son capuchon.

Le jeune homme détestait ne pas pour voir cerner mieux cette femme. Quel âge avait-elle ? Qu’exprimait son visage ? Autant d’indices qui aurait pu indiquer à Grinn ce qu’il allait devenir. Cette femme lui filait entre les doigts comme les nappes de brouillard qu’elle semblait tant affectionner.

En conséquence, il opta comme d’habitude pour le sarcasme :

— J’ai horreur de faire attendre les dames.

Un rire terrible comme la menace d’un glacier qui se fissure échappa à la silhouette.

— Fort en gueule avec ça ! Les dames de la cour de ton père doivent apprécier ton joli minois et ton sens de la repartie, mais tu apprendras à me craindre.

Lohengrin grinça des dents, mais il aurait juré que cette déclaration cachait un sourire appréciateur.

— Qui sait ? se moqua-t-il, nous pourrions même en venir à nous affectionner.

— Je n’en doute pas.

À ces mots, une main fine et délicate sorti des replis du tissu pour rabattre sa capuche… Et le jeune homme étouffa un juron.

La sorcière avait un visage qui avait été autrefois magnifique, mais qui était désormais ridé et creusé par la méchanceté et la sournoiserie. Ses yeux verts jaunes comme la nature au printemps brillaient d’une lueur aussi maligne qu’une tumeur. Jusqu’à maintenant, le jeune homme n’aurait jamais pu dire qu’un visage et un regard pouvaient révéler un passé de cruauté et de perversion, mais en la détaillant, il n’en doutait plus un seul instant.

Il n’eut même pas le temps de dégainer son épée mais il savait que c’était parfaitement inutile. Grinn vit l’orbe lumineux fondre sur lui et le heurter de plein fouet. Tout le reste devint noir.

Lutter contre le destin tuerait ses frères, et malgré tout, il ne souhaitait pas leur mort.

Car le prince Lohengrin avait été vendu par sa famille


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