Marguerite Dragon


Ce début de roman a été écrit dans le cadre d’un appel à textes. Il fera l’objet d’un prochain travail.


Prologue

Une jeune fille en robe blanche fluide, faite d’un tissu miroitant qui n’avait rien de normal, foulait les allées brumeuses du parc en soulevant une fumée éthérée à chaque pas.

Ses très longs cheveux blancs, trahissant sa particularité battaient tristement ses mollets.

L’endroit était certes étrange et oublié, légendaire, et on ne pouvait y accéder que d’une certaine manière – ce qui fait que les passants n’abondaient pas vraiment – mais il était tout de même curieux d’y trouver une silhouette féminine, au beau milieu de la nuit, éclairée par la lueur de la lune.

Sauf si l’on savait qui elle était – ce qui n’est pas encore votre cas – et tout ce qu’elle avait sacrifié pour en arriver là. Cela n’avait d’ailleurs plus d’importance, pour celle qui ressemblait tant à une somnambule, mais qui était bien réveillée, excitée même, et qui serait fort contre sa poitrine un recueil de manuscrits d’un blanc opalin.

Au cœur du Jardin Perdu, dans cette partie de l’étrange monde que personne ne connaissait, elle s’arrêta devant la plus vieille des statues. Il s’agissait d’une silhouette encapuchonnée, tenant un sablier à la main, seule survivante au milieu des ruines de pierre couleur miel.

Elle y était enfin.

— Bonjour Barthélemy, dit-elle d’une voix douce aux accents élégiaques.

Le terrifiant énergumène de pierre s’anima, avant de pousser un profond soupir.

— Bonjour petite flamme, répondit-il, comme à regret.

— Je l’ai récupéré.

Si cela ne tenait qu’à lui, ils n’auraient jamais eu ce genre de conversation. Elle avait trouvé seule ce manuscrit, découvert dans les profondeurs de la Vltava. Au début, les anciennes écritures avaient simplement intrigué, Barthélemy s’en souvenait encore. Avant de découvrir de quoi il retournait vraiment.

Quant à la suite de leur plan…

À vrai dire, c’était un peu sa faute. C’était lui qui l’avait renseignée. Lui qui aurait dû la mettre en garde contre cette idée démente.

Ou peut-être que non. Peut-être qu’il savait très bien que rien ne détournerait cette petite créature de son objectif, et que sa douleur était telle qu’il ne pouvait s’empêcher de l’aider. Ou alors, l’équilibre parfait de folie et de génie de ce lieux dans lequel il plongeait ses racines l’avait gagné.

Et s’il avait de nouveau envie de ressentir cette bouffée de gloire délectable qui l’avait autrefois gagnée, lorsqu’il avait aidé Rodolphe II, l’empereur des alchimistes à maîtriser le Grand-oeuvre ? À hisser l’alchimie à un niveau quasi-divin ? Avant d’expérimenter un sort qui l’avait exilé de la Terre à… ici.

De toute façon, ledit cercle n’abritait plus que des mages aux ambitions restreintes, étudiant des sujets anodins. Alliage des métaux, vaccins et poisons…

Des bagatelles !

Barthélemy lui, pensait à changer l’avenir du monde, des mondes.

Mais avant cela, il fallait faire avancer les choses, au risque malheureux d’en ébranler les fondations.

Ni l’alchimiste de pierre – car vous aurez maintenant compris qu’il maîtrisait plusieurs sortes de magies – ni la jeune apparition d’albâtre n’étaient sans cœur.

Ils savaient les règles du jeu auquel ils jouaient, et regrettaient déjà les nombreux prix qu’il y aurait à payer. Ils feraient de leur mieux pour que personne ne souffre comme eux avaient souffert. Dans leurs corps et dans leurs âmes, si différents, ils étaient unis par l’expérience d’une souffrance sans nom.

Mais Barthélémy savait aussi que la jolie petite chose qui se tenait devant lui avait beaucoup plus à perdre que lui.

— Tu es sûre ? l’interrogea-t-il une énième fois. Il n’y aura pas de retour en arrière possible.

— Vous savez bien que je le suis, répondît-elle doucement.

Il y avait dans son ton l’inéluctabilité d’un destin fatal qui s’apprêtait à s’abattre. Si cette jeune femme avait été une mélodie, elle aurait ressemblé à une messe noire aux accents de requiem. Pourtant, Barthélémy hésita. L’ampleur, la démesure fracassante de ce qu’ils allaient entreprendre l’effraya brusquement. La jeune femme le sentit, car un sanglot lui noua la gorge et sa respiration se fit hachée.

— Ne m’abandonnez pas ! supplia-t-elle.

Puis elle tomba à genoux et, lâchant le précieux livre sur son socle, s’inclina devant lui.

Saisi, le mystérieux gardien étira un de ses noueux bras marmoréen, jusqu’à effleurer une joue livide baignée de larmes.

Non. Il ne l’abandonnerait pas. Elle l’avait déjà trop été. Et ce geste, cette supplication, venant d’elle plus que toute autre…

Barthélemy se redressa comme si ses voiles de marbre pouvaient caresser les étoiles. Elle posa ses yeux éperdus sur lui.

— Nous allons le faire, lui jura-t-il d’une voix sans âge, et même mieux, nous allons y arriver.

À cet instant le temps lui-même sembla se suspendre pour prendre acte du pacte terrible qui venait de se signer.

Un serment qui allait faire voler en éclats les limites de tous les mondes.

Pour le meilleur et pour le pire.

Chapitre Premier

Le lecteur attentif en conviendra. Cela ne sentait pas bon du tout.

Mais laissons cela, car il est maintenant temps de faire connaissance avec notre héroïne, et il vaut mieux être bien installé lorsqu’on a affaire à Marguerite.

Allons-y.

Que penseriez-vous d’une jeune femme d’excellente famille qui aurait abandonné situation, fortune et excellentes fiançailles pour courir après un sombre vampire qui afficherait cinquante ans au compteur (et facilement le triple en réalité) ?

Scandaleux. Moi aussi.

Maintenant, mettons que cette jeune fille ait un talent particulier et qu’elle s’en serve pour assister son enquêteur de mentor vampire, en l’accompagnant dans des lieux qu’une fraîche et innocente personne ne devrait même pas connaître.

Toujours une ignominie, n’est-ce pas ?

Pour parfaire le tableau, il faudrait ajouter que Marguerite Dragon portait à ces considérations autant d’attachement qu’à sa première couche-culotte en feuille de coton.

À bien des égards, il ne fallait pas la chatouiller de travers.

À vrai dire, il valait mieux ne pas la chatouiller du tout étant donné le nombre d’armes qu’elle portait sous ses vêtements, mais les messieurs aux mains aussi volages que leurs intentions ignoraient tout de cet état de fait.

Attablée dans un bar Parisien où toute jeune fille de bonne éducation précédemment citée ne devrait pas se trouver, Marguerite observait avec attention la salle enfumée depuis l’angle où elle se trouvait. Les piaillements et les envolées de jupons des cancanneuses, que n’aurait pas renié La Goulue, formait un fond sonore et visuel épuisant, mais facilitait à la jeune femme, le repérage du moindre recoin.

Son mentor lui avait dit d’attendre un signe de sa part, le temps qu’il en termine avec son rendez-vous dans une maison cossue à quelques encablures de là. Mais sauf si le signe tant attendu était un clin d’œil graveleux d’un nain, gentiment offert par son voisin de table sur la gauche (ce dont elle doutait), cela faisait au moins une heure qu’elle se morfondait d’ennui.

Une jolie petite fée d’absinthe perchée sur la bouteille du liquide éponyme piailla lorsqu’elle la délogea pour se servir un second verre. Plus petite qu’une main dressée, et beaucoup plus pulpeuse, elle répondait (quand elle voulait) au nom de Violetta. Un peu plus grande qu’une main, sa silhouette pulpeuse arborant une longue robe fluide d’une teinte plus claire que le vert amande de sa peau, Violetta possédait un joli visage de poupée aux grands yeux émeraude.

Elle fronça ses sourcils verts, ce qui lui donna l’air d’un buisson en colère.

— Tu ne devrais pas boire ça comme du petit lait, Margot, protesta-t-elle de sa voix flûtée. Un verre suffit, tu le sais.

— Tu es quand même gonflée de me dire ça alors que c’est toi qui le fabrique.

Avant que son amie ait le temps de tenir son réquisitoire, un jeune homme pâle avec un sourire engageant et des yeux luisants d’une convoitise, qu’il s’appliquait – très mal – à cacher, posa une main sur le dossier de la chaise vide :

— Mademoiselle, se présenta-t-il en prenant directement ses aises, cela fait un long moment que je vous observe et il n’y a pas fleur plus délicate dans tout Paris. Je serais infiniment heureux de faire votre connaissance.

S’il y avait bien une chose qu’il fallait savoir sur Marguerite, c’était qu’elle haïssait plus que tout que l’on s’impose à elle. Et que, bien qu’elle soutiendrait jusque sur son lit de mort que ce n’était pas le cas, c’était le souvenir d’un individu masculin qui l’avait mise dans cet état de dépress…

De fatigue. Rien de plus.

Dans tous les cas ce jeune blanc-bec qui comptait l’épater avec son impétuosité était parti du mauvais pied.

— J’ai d’autres préoccupations pour le moment, fut la seule réponse qu’elle fournit à son interlocuteur, ébahit de voir son charme se heurter à un mur de givre. Si l’assurance virile pouvait être un vêtement, cet homme se serait retrouvé nu et tremblant dans les courants d’air en moins d’une minute.

— Mais… vous ne… ?

Pour Marguerite, l’affaire était classée. Il lui rappelait trop Paris, son fiancé officiel et sa famille aisée, sûrs de leurs droits d’empiéter sur les gens du commun. Un coup d’œil à la mine outrée qui lui faisait face et elle comprit qu’elle aurait du mal à s’en débarrasser.

Il devenait donc un obstacle à la mission que lui avait confiée son mentor.

Qu’à cela ne tienne.

Des poches de sa jupe aux reflets bleus moirés, elle sorti un pistolet qu’elle arma sans douceur, dans un bruit qui évoquait une multitude de cervicales brisées. Puis elle s’appuya nonchalamment sur la table visant son pauvre soupirant qui se dégonfla de quelques centimètres.

— Va prendre l’air, Gracieux, je ne suis pas d’humeur.

Le jeune homme blêmit et pesa une fraction de seconde le pour et le contre jusqu’à ce qu’il avise la marque que la jeune femme portait au poignet, symbole de son maitre.

— Je vous souhaite… une bonne soirée, bredouilla-t-il en s’excusant.

Alors qu’il virait casaque et que Marguerite remballait son pistolet, Violetta claqua sa langue contre son palais et son adorable visage pistache prit une moue boudeuse :

— Tu aurais pu faire un effort, il était charmant. Enfin, je retourne à mes moutons.

Et sur cette sentence inéluctable, la petite fée s’envola à tire-d’aile avec son non moins minuscule flacon.

Aujourd’hui, à sa grande indignation et pour les besoins de Lord Mandrake, elle jouait le rôle d’une colporteuse de taverne. Haute comme trois pommes, elle passait souvent inaperçue, mais Marguerite s’inquiétait souvent qu’un client aviné ne la confonde avec une grosse mouche et ne lui envoie un revers de cuillère. Cela dit, Violetta n’était pas une débutante et savait très bien se défendre, aussi, notre jeune espionne ravala ses inquiétudes et s’en retourna à sa surveillance.

Enfin, non pas qu’il y ait grand chose à surveiller, car ce soir, c’était le calme plat. Un nombre ridicule de petites contrebandes, quelques truands prêts à larciner, un ou deux sortilèges qui ne cadraient pas tout à fait avec les lois en vigueur, mais sans plus…

Décevant. Rien n’était fait pour lui ôter Léandre Castellac de l’esprit. Où se trouvait le plus jeune capitaine de la Brigade de Surveillance des Magies, maintenant ? Que pouvait-il bien faire ? Non pas que cela intéressât vraiment Marguerite. Bien sûr que non. Certainement pas. Elle y pensait par qu’elle n’avait rien de mieux à faire. S’il était de repos, il devait probablement être à l’une des fêtes que donnait Nini Patte-en-l’air, cancaneuse émérite qui avait séduit le Tout-Paris avec ses jolies gambettes et ses jupons à frou-frou. Fée de son état, celle-ci devait a des accointances avec les hautes sphères d’avoir pu se faire passer pour une danseuse mortelle durant quelques temps. Vu le monde qu’elle côtoyait, elle trouvait toujours moyen de monnayer des informations.

Oh oui, il devait être en train de festoyer chez la reine du pied à la main et du grand écart.

La jeune femme se frotta les yeux d’un geste qui ne figurait dans aucun manuel de bonnes manières, observa un instant Violetta discuter avec deux gargouilles, et regretta un peu d’avoir quitté Prague.

Un petit mot à ce sujet, d’ailleurs.

Cela faisait quelques mois que Marguerite et son maître logeaient à Paris. Elle avait à regret quitté Prague, qui était devenue sa ville d’adoption, qui l’avait accueillie à bras ouverts là où le Tout-Paris n’avait fait que se gausser et médire de sa décision. À Prague, les choses étaient plus simples, et il existait quantité de ruelles dans la vieille ville ou dans les quartiers du château qui permettaient de disparaître quand quelque chose ne vous convenait pas. Et quiconque connaissait Marguerite savait que cela arrivait souvent. Les choses étaient aussi plus faciles pour son mentor.

Si les gens du commun se méfiaient naturellement des êtres magiques, ils bénéficiaient tout de même de l’effet Conte de fées. Inconsciemment, les anciennes légendes leur offraient un capital sympathie qui tempérait les inquiétudes populeuses. Ce n’était malheureusement pas le cas pour les vampires. Ils inspiraient crainte et respect à ceux qui les côtoyaient de loin, et véritables sueurs froides pour les plus proches interlocuteurs.

Chose qui, disons le franchement, arrangeait leurs affaires.

Austères et sérieux dès le berceau, les enfants de la nuit ne se mêlaient aux autres que lorsqu’ils en avaient envie. Communément en excellente positions dans les plus hautes sphères, du fait de leur longévité, leur esprit prodigieux et leurs dons physiques et psychiques, les vampires étaient souvent les conseillers de l’ombre de nombreux royaumes ou hauts dignitaires.

Pour autant, on ne se serait pas risqué à les inviter à une partie de campagne. Ce n’était donc pas sans faire de vagues que la belle Marguerite de Cendrecourt (Dragon étant le patronyme qu’elle s’était choisi en parallèle avec sa nouvelle vie) avait fuit sa famille pour se lier avec le mystérieux Lord Mandrake.

Et encore une fois, c’était uniquement par crainte que les rumeurs s’étaient faites discrètes : l’on disait que Marguerite était une de ses jeunes femmes affriolantes, qui ne couraient après les vampires que pour goûter à leurs nombreux talents concernant les plaisirs de la chair. Ou une petite naïve qui fricotait avec la débauche, comme ces courtisanes qui devenaient les maîtresses des éternels par goût du frisson. Mademoiselle Dragon avait été soulagée de partir à Prague. Non pas parce que ces mesquineries la peinait, mais parce qu’une semaine de plus de ce régime et elle aurait fait la une de la rubrique « faits divers ». Pas en tant que victime.

D’ailleurs elle travaillait beaucoup son impulsivité. Il lui fallait désormais plus de deux semaines pour mettre à mal sa réserve de munitions, contre trois jours auparavant.

Aucun doute, elle s’assagissait.

Lord Mandrake était connu et respecté de son grand-père, feu le Colonel de Cendrecourt, et si l’on ne pouvait parler d’amitié, le vieil homme avait toujours conseillé à Marguerite de se tourner vers cet homme intègre en cas de coup dur. Première chose qui lui avait traversé l’esprit ce fameux soir où elle s’était séparée de sa famille en ruant dans les brancards.

Ce fut avec un sourcil haussé que le vampire l’accueillit à une heure indue. Quelque chose dut se craqueler dans son cœur immortel à la vue de cette petite chose furieuse et en larmes qui venait au nom d’un ancien compagnon d’armes, car contre toute attente, il la consola et lui parla de la ville de Prague pour la distraire.

Marguerite n’était pas née de la dernière pluie. Elle comprit vite ce soir-là, qu’elle avait à faire à un agent de l’ombre qui œuvrait pour la paix entre les peuples. Et ce sentiment d’avoir affaire à quelque chose de plus grands que ses malheurs, que l’étouffant destin tout tracé qui l’attendait, le sentiment d’être utile à quelque chose qui la dépassait… la frappa de plein fouet. L’attira comme la lumière un papillon. L’action, l’aventure…

Elle passa le reste de la nuit à convaincre Lord Mandrake que, oui, il l’ignorait, mais il avait besoin d’elle.

Et son regard séculaire amusé au départ, s’affuta devant son intelligence et sa résistance. Mignonne créature, volonté d’acier. Marguerite était effectivement un joyau brut qui pouvait venir orner son costume de travail.

Il n’en fallut pas plus pour qu’il prenne cet oisillon déchaîné sous son aile.

Enfin, avec « l’accord » de sa famille. Pour elle, la rupture était consommée mais son mentor avait tenu à faire les choses en règles en rencontrant sa famille et en leur apprenant que leur fille avait eu l’immense honneur d’entrer au Service des Relations Interespèces. L’apprentie du vampire n’avait pas assisté à l’entretien, mais avait clairement exprimé ses opinions dans une lettre : soit elle partait, soit elle restait et causait un scandale si grand que pas un des siens n’oserait mettre un pied hors de leur hôtel particulier. Même pas un orteil. Cela joua en sa faveur.

Son nouveau mentor se chargea de fignoler son réquisitoire, et ce dès qu’il mit un pied dans la demeure, libérant son aura vampirique presque palpable, qui glaça tout le monde d’effroi, jusqu’au tartines beurrées qui tombèrent, congelées, de la main de Madame de Cendrecourt.

Ainsi Marguerite devint l’apprentie d’Henry Mandrake. Et avait fuit – ou plutôt s’était détournée avec élégance – son ancienne vie, y compris ses souvenirs de l’attirant Léandre.

J’arrête là ce bref intermède biographique pour retourner dans notre histoire, à point nommé justement. On dit souvent que les coïncidences n’existent pas, et si Marguerite avait gardé cette supposition universelle en tête, elle se serait évité la suffocation soudaine qui la gagna lorsque Léandre Castellac, jeune dragon sous forme humaine et surveillant des abus magiques, poussa la porte de l’auberge.

Marguerite se leva d’un bond.

Les cheveux aussi noirs que la nuit retenus par un lien sur la nuque, la mâchoire affirmée et le regard saisissant, le capitaine de haute taille et forgé pour la bataille fit comme toujours un effet électrisant en prenant possession d’un lieu. Éphémère moment de gloire qu’il n’eut pas le temps d’embrasser. Il franchit à peine le seuil que son regard d’un violet si particulier fut comme aimanté vers le fond de la salle, où se trouvait la jeune femme.

Il y avait toujours eut ce genre de lien entre eux…

Avant.

Leurs regards se croisèrent et Marguerite passa par tout un spectre de couleurs inédites avant de s’arrêter sur un rouge coléreux. Comme à chaque fois qu’elle le voyait.

— S’il te plaît ne le tue pas, gémit Violetta, surgissant à ses côtés, en battant rageusement des ailes pour prendre de l’altitude. Tu sais que je n’ai plus ce produit miracle qui enlève les traces de sang, depuis que le nain… Marguerite !

Voyant son discours sans effet, Violetta saisi le haut de la robe de son amie pour la maintenir en place, mais fut vite contrainte de la lâcher, tractée en avant qu’elle était – à l’image des ces sportifs qui testaient une nouvelle forme de ski « nautique » sur le lac du bois de Boulogne.

— Par le pastis de tante Vitourine… Marguerite !

Mais cette dernière, pleine d’une sainte colère féminine n’écoutait plus grand chose, hormis les battements de son cœur, qui vraisemblablement hésitait à jaillir de sa poitrine pour aller claquer au visage du bel arrogant, qui relevait déjà le menton et croisait les bras.

Ah ! Comme si deux radius croisés pouvaient le protéger de sa furie vengeresse. Lui faire oublier combien sa défection l’avait détruite.

C’est alors que les premiers hurlements éclatèrent.

Une seconde encore empêtrée dans ses désirs de vengeance, la jeune femme se demanda si les Furies n’étaient pas descendues du ciel pour lui prêter assistance, mais se rendit vite compte que quelque chose n’allait pas.

— Mandrake ! souffla Marguerite, s’arrêtant brusquement.

Emportée par son élan, Violetta vint lui heurter l’arrière du crâne comme un colibri forcené :

— Aïe ! Bon sang… fonce, qu’est-ce que tu attends ? Je finirai ici à ta place !

La jeune femme ne se le fit pas dire deux fois. Elle ressorti son arme avec autant d’aisance qu’une dame dégaine son poudrier, et se précipita dans la rue sous les yeux d’un Léandre ébahi.

« Il a perdu l’habitude de me fréquenter » songea-t-elle.

Puis elle s’élança sur les pavés parisiens enténébrés. D’autres cris s’ajoutèrent aux hurlements.

Pas de doute. C’était bien son mentor.

Marguerite avait appris réagir aux signes de son mentor. Bon, certes, les cris de dindes éplorées au beau milieu de la nuit étaient beaucoup moins subtiles que son travail habituel.

Mais j’omets un détail qui a son importance.

Si Marguerite partit en courant sous les yeux ébahis des consommateurs – enfin, de ceux qui étaient en état de regarder – cela tenait au fait que seuls elle, Violetta et Léandre Castellac avaient entendu les hurlements qui résonnaient à plusieurs kilomètres de là.

Ils étaient particuliers. 

Violetta et Marguerite, étaient liées par le sang à Lord Mandrake (depuis qu’il lui avait sauvé la vie, des décennies auparavant pour la Fée Verte) et possédaient par périodes une faculté de prescience le concernant qui se manifestait de différentes façons. Elles expérimentaient tour à tour visions, rêves, prémonitions, ou juste une exacerbation des sens, avec plus ou moins de précisions. Enfin, si on avait demandé son avis à Marguerite, elle aurait répondu que les indications de son amie avaient la clarté des désastreuses prévisions du département météorologique. 

Léandre Castellac, cet importun, n’avait peut-être pas eu l’oreille fine, à proprement parler, mais avait sans doute senti le désastre au loin. Et pour cause : Léandre était un dragon. Un capitaine dévoué à son métier, avec tous les talents, la beauté, et le prestige qui en découlait.

Marguerite se retint de cracher au sol. Ce n’était pas le moment de penser à lui. Ni de gaspiller sa salive.

Par contre, un petit éclair de génie serait le bienvenu. Là, maintenant, alors qu’elle battait les pavés de la capitale le cœur battant. Il fallait qu’elle avale rapidement les kilomètres qui séparaient la guinguette du quartier Pigalle où elle enquêtait et l’hôtel particulier où son mentor avait rendez-vous, avenue du Bois.

Et son absinthe, qui tardait à faire effet !

À ce propos. Une note au lecteur perplexe : si Marguerite se languissait tant des résultats de son verre d’alcool, il ne fallait pas y voir un lien avec une addiction honteuse. La liqueur qui rend fou avait la particularité de déclencher chez elle un bouleversement de son métabolisme lui offrant brièvement un échantillon des talents d’un vampire. Force, endurance, rapidité, pouvoir… Quel dommage que cette boisson que préparait Violetta soit si dangereuse pour l’esprit !

Cette forme de magie du sang était un cadeau de son mentor, qui lorsqu’il l’avait prise sous son aile, lui avait offert trois gouttes de son sang mêlées à la préparation de Violetta. Pour que l’humaine qu’elle était ne soit pas totalement sans défense.

Bien sûr, si l’on découvrait les dessous de cette initiative totalement contraire aux préceptes de régulation des magies, Lord Mandrake risquait gros. Dans cette optique, Marguerite avait prévu de déclarer s’être faite mordre par un vampire errant à Prague. Autant jouer sur les ficelles de la politique internationale à laquelle personne ne comprenait jamais rien.

Ce fut à cet instant que Marguerite le repéra.

L’attelage attendait à un angle de rue, et le cocher à moitié endormi dodelinait du chef. Le moyen de transport n’était pas maniable mais… Ni une ni deux, la jeune femme bondit sur le siège avant, réveillant le pauvre homme en sursaut :

— Qu’est-ce que… ?

L’apprentie du vampire abattit la crosse de son pistolet contre sa tempe.

— Rendormez-vous.

Les remords, ce serait pour plus tard.

Il lui fallut moins de cinq minutes pour détacher sa monture et se fabriquer des rênes correctes. Sans pitié pour ses maudites jupes qu’elle empoigna à la bonne franquette, Marguerite Dragon se hissa sur un cheval passablement étonné, et s’élança dans la nuit.

Il va sans dire que malgré ses efforts, lorsqu’elle arriva au Palais Rose et en franchit les grilles, il y régnait déjà une effroyable pagaille. Elle contourna le fabuleux édifice en U pour rejoindre la façade destre. Un groupe d’individus armés, disséminés dans le jardin, tiraient à qui mieux-mieux en direction d’une fenêtre éclairée au rez-de-chaussée. Ce qui avait dû être quelques heures auparavant un élégant salon. Ils se préparaient à donner l’assaut, d’une minute à l’autre. Depuis les ouvertures, des messieurs sur leur trente-et-un ripostaient.

Marguerite ne parvenait pas à distinguer son mentor de là où elle se trouvait, mais depuis la fenêtre la plus éloignée s’échappait à intervalle régulier une balle qui faisait mouche, supprimant leurs adversaire dans un « arghf » funèbre.

Cela diminuait à peine le nombre de leurs assaillants, un curieux mélange de mercenaires elfes noirs et elfes gris, qui d’ordinaire adoptaient le même comportement qu’une lessive bien faite et ne se mélangeaient pas. Qui avait commandité une telle attaque ?

À cet instant, les assaillants sonnèrent l’hallali et forcèrent le passage. Tous lui tournaient le dos.

« Imbéciles » pensa-t-elle, satisfaite. Chatouillée par le frisson du danger, elle fit se qu’elle savait le mieux faire.

Elle fonça dans le tas.

Son destrier piétina haies et retardataires. Marguerite jaillit dans la coquette bâtisse et tira sur tout ce qui attaquait, dans toute sa gloire, auréolée des éclats de verre volants en tous sens. La jeune femme abattit autant d’attaquants qu’elle le pouvait, ne ratant que quelques cibles dans le chaos ambiant. Il fallait dire qu’il lui était difficile de se concentrer pour protéger les convives, sa monture et elle-même : soutenaient son triomphe les piaillements suraigües des dames qui ne savaient si elles devaient craindre en premier les mercenaires, le cheval écumant qui semblait ne s’être jamais autant amusé et ruait à tout bout de champ, ou la cavalière exaltée à qui il ne manquait plus que la bave aux lèvres (pensez-vous, elle montait comme homme !).

Marguerite venait de rater un elfe noir caché derrière une basse colonne dorique – mais pas la porcelaine de Saxe qu’elle soutenait – lorsque l’absinthe activa enfin le don de son mentor.

En une fraction de seconde, son monde changea. Ses réflexes s’affutèrent, ses sens s’affinèrent. Plus de temps de réaction entre l’esprit et le mouvement. De diamant brut elle devint joyau ciselé.

Elle mit pied à terre et accueilli son premier duel. Un coup d’œil lui suffit pour prendre sa décision. L’elfe gris avait une infime claudication, son corps compensait le déséquilibre en penchant la tête d’un côté. Marguerite ne fit même pas attention à la balle qui siffla à son oreille – déjà calculée et esquivée. Elle envoya un coup de talon dans la hanche affaiblie de son opposant et se faufila derrière lui pour lui frapper la nuque. Il chut sans élégance. Un coup sur la première cervicale l’envoya dans les bras de Morphée. Un second tenta de la ceinturer par la taille. La jeune femme se laissa tomber en l’entraînant dans sa chute, plaçant sa gorge grise dans l’axe parfait d’une balle qui lui était destinée. Il mourut sur le champ.

Un coup d’oeil lui apprit que son mentor avait été acculé dans un coin, par un groupe de dissidents assez nombreux pour être inquiétant.

À la lisière de son champ de vision, un mouvement attira son attention. Elle reconnut son parfum de cuir et cèdre avant même que Léandre Castellac ne se faufile dans la pièce. Un regard désapprobateur vers elle plus tard, et il dégaina sabre et pistolet, puis se jeta dans la mêlée. Un bruit de fin du monde retentit, lui offrant une diversion qui couta la vie à deux de ses ennemis. Cela sonna également la fin de ses réserves de munitions.

Entretemps, nota-t-elle distraitement, son mentor en costume bien taillé avait arraché le linteau de cheminée en marbre, qu’il avait jeté avec élégance sur une demi-douzaine de mercenaires. Léandre s’était occupé de la suite du ménage nocturne avec toute l’efficacité et l’excellence d’un combattant dragon. Une masse de cadavre s’amoncelait à ses pieds. Elle retourna à son combat lorsqu’un elfe tenta de la prendre à revers. Elle pivota sur ses talons, analysa le genou qui n’était pas totalement dans son axe ainsi que l’haleine avinée.

Un ivrogne. Foie fatigué, articulations rongées.

L’apprentie du vampire plaça un uppercut dans l’organe ciblé, faucha son genou affaibli et le déséquilibra d’un coup de paumes aux oreilles. Une frappe à la tempe l’acheva.

Marguerite se rendit alors compte que le silence régnait. La bataille avait tourné en leur faveur.

Elle leva la tête pour remarquer que tous les regards étaient fixés sur elle. Horreur chez les dames qui n’avaient pas eu la bonne idée de s’évanouir ; gêne ou convoitise à son égard chez les messieurs essoufflés. Léandre la toisait sourcil haussé et mâchoires serrées, tentant de lui faire comprendre qu’il était furieux qu’elle ne l’ait pas appelé à l’aide.

Seul son mentor lui offrit le calme placide qu’il arborait habituellement. Et, perceptible d’elle seule, un sourire teinté d’amusement et d’affection :

— Marguerite, ma chérie, vous savez soigner vos entrées.

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