Trilogie Aeternam

Isis Lester a six ans lorsque sa route croise pour la première fois celle des vampires. Alors que la rencontre menace de virer au drame, elle est sauvée in extremis par Kalan, un jeune éternel aux pouvoirs stupéfiants.

Ce dernier la présente à son mentor, le puissant Seavan, chasseur de vampires, qui décide de prendre la fillette sous son aile. Pour assurer son avenir, Isis devra donc elle aussi devenir Traqueur.

Mais au fil des années, la jeune fille se rendra compte que rien ne la préparait à découvrir les sombres secrets des éternels. À commencer par ceux de ses deux nouveaux alliés…


Chapitre 1

La pluie giflait les carreaux de la cuisine et l’orage grondait violemment à quelques mètres du village. De temps en temps, un éclair tranchait le ciel dont le crépuscule venait à peine de s’achever. Je détestais cette heure entre chien et loup où il ne faisait plus jour mais pas encore vraiment nuit. Elle m’avait toujours rendue nerveuse et oppressée. Bâti dans une petite vallée, le hameau s’étendait à quelques lieues de notre maison isolée et au-delà encore, commençait la forêt où sapins, peupliers et chênes semblaient concourir ce soir pour paraître effrayants. Je détachai mon regard du ciel pour le tourner vers la scène détendue qui se jouait devant l’âtre. J’étais heureuse que ma famille – mes parents et mes deux sœurs – soit réunie à l’intérieur.

Maman s’était assise à la grande table et épluchait des navets. Elle faisait preuve en toutes circonstances d’une décontraction que je lui enviais. Quoique son visage soit prématurément ridé par les soucis et le travail, elle demeurait toujours lumineusement magnifique, avec au fond du regard un je ne sais quoi que même une beauté de vingt ans ne pourrait concurrencer.  Avec sa silhouette fine aux membres déliés et ses cheveux rouges acajou, je lui ressemblais apparemment beaucoup. Elle repoussa un instant son travail et posa sa main sur son ventre, qui s’arrondissait depuis quatre mois. Elle avait toujours rêvé d’avoir quatre enfants, mais cette dernière grossesse s’accompagnait d’une grande fatigue.

Ariès, ma petite sœur de quatre ans, était avachie devant la cheminée et s’amusait à faire des dessins dans l’air, avec ses menottes. Cela semblait beaucoup amuser Rosalie, mon aînée de dix ans, qui de temps en temps arrêtait le tricot qu’elle exécutait sur un vieux fauteuil délabré, pour lui lancer une de ses pelotes de laine sur le ventre, la faisant rire aux éclats.

J’étais la puînée de six ans de la famille, mais physiquement j’étais un peu différente de mes sœurs. Nous avions hérité toutes les trois de la morphologie de ma mère, elles de son teint de pêche. Ajoutés à ses yeux bleus et aux boucles blondes de mon père, Rosalie et Ariès ressemblaient à des princesses. Tous les gens du village étaient d’accord avec mon jugement, mais ils s’accordaient également à dire – avec un regard souvent méfiant – que les filles de la famille Lester étaient beaucoup trop matures et en avance pour leurs âges. Seul papa paraissait étranger à ce tableau. Retiré dans un coin de la cuisine, il lisait avec attention, un énorme livre ancien muni d’une grosse serrure en métal. C’était de lui que je tenais ma peau diaphane. Tout comme ma surprenante tonicité musculaire et mes yeux noirs comme l’enfer.

Je n’étais pas étonnée par le fait qu’il soit si concentré. Mon père parlait peu et évitait autant que possible de se mêler à la foule. En tant que maître-ébéniste, il laissait son apprenti régler tous les problèmes qui nécessitaient la moindre phrase et se consacrait pleinement à son œuvre, avec perfection et silence.

La vie était dure et il était arrivé que nous ne mangions pas à notre faim, mais mes sœurs et moi avions appris à nous rendre utiles pour aider nos parents. Parallèlement, mon père mettait un point d’honneur à nous enseigner certaines matières – comme la lecture, les sciences ou l’art… et même deux ou trois mouvements de défense, seul domaine dans lequel j’excellais – que même les filles du maire ne savaient pas. Et il était notoire que les filles du maire étaient en tout supérieures à tout le monde. Mais nous étions priées de ne pas le crier sur tous les toits.

Ma vie était donc simplement réglée : la plupart du temps j’aidais ma mère et Rosalie – toutes deux guérisseuses de haut niveau – ou je m’occupais des divers travaux de la maison que ma petite taille et mon jeune âge me permettaient d’effectuer. J’entretenais également le potager et les quelques animaux que nous possédions. Mais ce que j’attendais avec impatience, c’était nos leçons du soir. En résumé, ma vie se limitait au bourg où nous vivions paisiblement et je me moquais éperdument des autres villages, villes ou même de la capitale.

Un nouvel éclair ramena mon regard à l’extérieur. Il faisait vraiment un temps atroce et je ne serai sorti pour rien au monde. C’est là que j’aurais dû me douter que je n’aurais pas cette chance.

La porte d’entrée s’ouvrit à la volée et nous nous précipitâmes tous les cinq dans le salon pour voir ce qui se passait. Une jeune fille à la solide charpente et plus vieille que Rosalie refermait la porte. Glacée et tremblotante, Patience Adams, la fille aînée du maire nous regardait, les yeux exorbités :

– Mme Lester, l’accouchement se passe mal, dit-elle à ma mère. Il faut que vous veniez tout de suite chez Ancilla Newman.

Non ! Non, je ne voulais pas que l’un d’entre nous quitte la maison ce soir. L’orage me mettait mal à l’aise et j’avais un mauvais pressentiment. Ma mère sentit ma tension et malgré son épuisement, s’abaissa pour prendre mon visage dans ses mains :

– Ne sois pas inquiète, Isis, ma chérie, murmura-t-elle de sa voix si douce. Je serais très vite de retour.

Je savais qu’elle braverait n’importe quelle tempête pour aider des malheureux, que laisser souffrir des gens lui était impensable. Mais c’était sans compter sur mon aînée :

– Non, coupa aussitôt Rosalie qui s’était déjà emparée de sa cape et dirigée vers la porte. Tu es épuisée maman, laisse-moi y aller. Je saurai faire.

C’était vrai. A seize ans à peine, ma sœur était aussi excellente que ma mère. Comme pour accorder du crédit à ses paroles, les jambes de ma mère vacillèrent et ce fut mon père qui la retint. Je pris ma décision en un quart de secondes :

– J’accompagne Rose et au cas où il y aurait un problème, je reviens te chercher. Papa veillera sur toi.

Le même sourire tendre naquit sur le visage de mes parents, mais il ne s’étendit pas au regard de mon père. Là-dessus, il avait toujours été comme moi ; il pressentait que quelque chose n’irait pas ce soir. Cependant, il n’y avait jamais eu aucune agression au village et si peu d’étrangers s’y arrêtaient – a fortiori jamais à cette période hivernale – que mon père n’aurait en aucun cas pu deviner ce qui m’attendait dehors. Ce fut le visage affaibli de ma mère qui les décida et le fait que Patience aurait pu mettre hors d’état de nuire un bon nombre de malandrins. Rosalie attrapa ma cape, la mine renfrognée et me la noua soigneusement autour du cou. Elle me tendit aussi la petite dague rouillée que j’aimais tant avoir sur moi. En temps normal, sa tendance à me surprotéger m’agaçait, mais ce soir, elle me rassurait. Nous ouvrîmes la porte, carrant les épaules pour affronter le vent et la pluie, mais mon père nous retint :

– Patience, je veux que tu veilles sur mes deux filles, ordonna-t-il sévèrement. Je te les confie, ne les quitte pas un seul instant.

– Bien sûr monsieur, répondit la jeune fille, prête à obéir avec sérieux à mon père.

La fille aînée du maire avait toujours prit les ordres de mon père, écrasant d’autorité, pour des commandements religieux.

Et c’est ainsi qu’après une ultime étreinte chargée de recommandations et un dernier coup d’œil à mon père soutenant ma mère, Ariès accrochée craintivement à ses jambes, je me glissais dans les ténèbres avec ma sœur et son amie pour accoucher une quasi-étrangère. Nous habitions un peu à l’écart du village, mais malgré tout, il ne nous fallut qu’une poignée de minutes pour atteindre la rue principale, balayée par l’averse. A chaque pas que je faisais, j’avais l’impression d’être épiée et je me retournais constamment pour guetter les profondeurs de la nuit.

– Tu as peur ? me demanda soudain ma sœur.

Je ne pus que hocher la tête. Rose referma ses doigts glacés sur les miens et me serra doucement la main.

– Tu as les mains encore plus gelées que les miennes, me dit-elle de sa voix calme et mesurée.

– Comme d’habitude, répondis-je, ma mauvaise circulation sanguine permanente étant devenu un sujet de plaisanterie familial.

Nous prîmes finalement une rue transversale et arrivâmes devant la maison de d’Ancilla Newman. Nous devions être guettées depuis un moment car une femme âgée au visage angoissé sortit à notre rencontre et nous dit d’un ton incisif :

– Où est Tempérance ?

– Mme Lester… commença coupablement Patience.

– Ma mère ne pourra pas venir, rétorqua Rose sans se démonter. Mais je saurai délivrer Mme Newman.

La vieille nous fixa d’un regard sévère mais connaissant la réputation de ma sœur, elle nous laissa passer. Alors que Rose me laissait sa cape et se précipitait dans la chambre, Patience et moi fûmes priées d’attendre dans le hall, dégoulinantes. Je me retrouvais une nouvelle fois exclue.

Lorsque Rosalie était sortie de la chambre, le visage torturé, j’avais immédiatement compris que les problèmes commençaient. Rosalie avait échoué et, dans son état, maman ne ferait guère mieux. Cela voulait dire que…

– Il faut aller chercher le sorcier, souffla ma sœur, le visage décomposé.

Le sorcier était un homme solitaire qui vivait dans la forêt. Grand et mince, étonnement musclé pour un homme d’une soixantaine d’années, il était taciturne et peu accueillant. Je ne savais pas pourquoi j’étais le seul membre de la famille à avoir l’interdiction formelle d’entrer dans sa masure perdue au cœur des bois. Au village personne n’osait déranger cet homme perpétuellement vêtu de noir. Et surtout, nous étions la seule famille suffisamment courageuse pour s’aventurer jusque chez lui. Voilà pourquoi, malgré le refus persistant de ma sœur, je me retrouvais à arpenter le chemin que seuls les miens savaient reconnaître, jusqu’à la cabane en pierre, me dirigeant chez cet homme étrange qui me faisait peur. Les hauts arbres centenaires, dont les premières branches commençaient à hauteur de deux mètres, nous épargnaient un peu de la tourmente et nous plongeaient un peu plus dans les ténèbres, que la lueur tremblotante de la torche avait du mal à dissiper. Je trébuchais sans cesse sur les immenses racines et ma cape se prenait trop souvent dans des fougères aux ombres inquiétantes… Allons bon ! Je devenais paranoïaque ! Il fallait que je me ressaisisse et vite ! Dieu merci, Patience m’accompagnait et restait concentrée sur le parcours.

Nous étions à mi-chemin, lorsque je les vis. Deux grands hommes habillés sombrement, enveloppés dans des capes de voyage noires, nous attendaient. Je pris tout d’abord l’un deux pour le sorcier, mais leur visages plus jeunes – tous deux cheveux châtains, yeux bleu tempête pour l’un, jaune félin pour le plus petit – me détrompèrent bien vite.

– Voilà la petite humaine qui sent si bon, chuchota celui aux yeux de chat d’une voix envoûtante, que l’on entendait aussi bien que si il avait parlé dans une pièce silencieuse. La fille Lester ?

Mon sang se figea. Comment me connaissaient-ils ? M’avaient-ils espionnée ? Était-ce à cause d’eux que je me sentais épiée depuis  que nous étions partis de la maison ? Instinctivement Patience se plaça devant moi. Mais je savais d’avance que cela ne servirait à rien. Il y avait chez ces hommes une aura étrange, quelque chose qui provoquait un léger rebut et en même temps une attraction très forte. Leurs capuchons étaient à peine rabattus sur leurs visages, comme si les éléments déchaînés autour de nous ne les dérangeaient pas et je pus voir l’éclat marbré de leur peau. Je commençai immédiatement à reculer, une intuition m’ordonnant de les fuir. J’étais peu sûre de réussir à les semer et je ne pouvais abandonner mon amie. La fille du maire était manifestement figée, incapable de réagir et la tirer violemment par la manche, comme je le faisais depuis un moment déjà, ne nous avançait à rien. Son regard rivé sur le plus grand des deux hommes, bouche ouverte à la manière des hypnotisées, elle commença à reculer, lâcha la torche dans la terre meuble, puis se détourna pour partir d’un pas sans vie.

– Patience, mais qu’est-ce que tu fais ? hurlai-je par-dessus les mugissements des bourrasques.

Je m’apprêtai à lui emboîter le pas pour lui saisir le bras, mais l’homme aux yeux jaunes fut sur moi en une fraction de secondes et me souleva d’un bras autour de la taille, avec une aisance effarante, me bâillonnant d’une main. Je me débattis avec force, ne pouvant plus compter sur la fille Adams, qui n’était plus dans son état normal. J’étais littéralement terrifiée maintenant et mon angoisse atteint son paroxysme lorsque l’étreinte de l’étranger se referma comme un étau d’acier autour de mon corps.

– Azalel ? appela-t-il son compagnon d’une voix neutre alors que je me débattais comme une furie.

– Une seconde, j’ai presque fini, informa l’autre sans quitter Patience des yeux  tandis qu’elle disparaissait au loin.

Il tourna ensuite son regard vers moi :

– Ton amie va rentrer chez elle et oublier tout ce qui s’est passé depuis le crépuscule. D’ici là, nous serons repus, ajouta-il avec un sourire qui fit jaillir deux crocs étincelants à la place de ses canines.

Je cessai immédiatement de me débattre. Non pas parce que le regard d’iceberg m’hypnotisait, mais parce que j’eus la certitude que quoi que je fasse, je ne pourrai rien contre eux. Car, en dépit de tout, les vampires étaient plus que des hommes. J’en avais entendu parler comme des créatures, habitant d’autres cités très éloignées, aux mœurs certes étranges, mais qui n’approchaient jamais à moins de plusieurs centaines de lieues de la vallée. Ces êtres n’avaient pas abordé notre village oublié, depuis des dizaines d’années.

Lorsque le dénommé Azalel fut assez proche pour me toucher et que l’autre vampire écarta mes cheveux pour renifler mon cou, un ultime instinct de survie me secoua soudain et me poussa à dégainer mon petit poignard pour le planter dans le bras de mon agresseur. Celui-ci me lâcha, plus surpris que je ne sois pas sous l’emprise du regard de son compagnon que véritablement blessée et je tombai rudement à terre, constatant avec horreur que la blessure que je lui avais infligée se refermait déjà.

– Azalel ? interrogea-t-il cette fois d’une voix où perçait la colère.

Je ne pris pas le temps d’attendre la réponse et me mis à courir comme une désespérée en direction du village. Réaction bien entendu inefficace – mais que pouvais-je faire d’autre ? – car une nouvelle fois il fut devant moi en un battement de paupière et me gifla à toute volée. La force de son coup me projeta à plusieurs mètres en arrière et ma tête heurta le tronc d’un sapin. Ma vue se brouilla, mes forces m’abandonnèrent. Je sentis un liquide chaud couler de mon crâne et un autre d’une source différente dans ma bouche. Je perdis connaissance, mais, étrangement, cela ne m’empêcha pas d’entendre leur conversation :

– … ne comprends pas, s’étonnait la voix de celui au regard magnétique. D’habitude cela marche au moins avec les proies humaines.

Oui, c’était bien de cela qu’il s’agissait. Une chasse dont j’étais la proie. Je pouvais même sentir l’excitation du pisteur dans leur souffle rendu rauque par l’odeur de mon sang. Le temps qu’ils soient au-dessus de moi, j’avais récupéré ma vue, mais j’étais hélas toujours semblable à un pantin désarticulé. Azalel se chargea cette fois ci de me maintenir debout et j’eus une dernière pensée pour Patience qui m’avait abandonnée sans le vouloir, pour l’enfant de Mme Newman qui ne verrait sans doute jamais le jour et pour ma famille avec qui je désirais ardemment me trouver. Je me débattis vainement sans force, une ultime fois, et les doigts glacés du vampire saisirent ma mâchoire pour écarter mes boucles bordeaux et incliner ma  nuque, au moment où ses canines pointues comme des aiguilles frôlaient ma peau. J’allais mourir au fin fond d’une forêt obscure, à la lueur d’une torche mourante sur le sol.

Brutalement, un éclair argenté entra dans mon champ de vision et un flot de sang jaillit de nulle part. La seconde d’après, une voix fascinante et autoritaire s’éleva dans la nuit :

– Lâche-la.

L’ordre avait claqué, indiscutable et Azalel me déposa lentement à terre. Je me rendis compte qu’à son tour, mon agresseur était prisonnier d’un regard : celui d’un jeune homme élancé d’une quinzaine d’année, au regard vert émeraude déterminé, vêtements et cape aussi noirs que ses cheveux qui claquaient au vent. Il dégageait lui aussi une aura étrange, mais plus dominée par la grandeur et la noblesse, renforcée par l’épée tachée d’écarlate qu’il tenait à la main. A peine mes pieds eurent-ils touchés le sol et me fus-je écartée de quelques pas que le nouveau venu m’attira sèchement derrière lui.

– Combien êtes-vous ? demanda-t-il en fixant un peu plus son adversaire.

– Nous étions cinq, répondit l’autre d’une voix atone qui couvrit pourtant la tempête. Les trois autres nous ont quitté très loin de cet endroit.

– Y a-t-il une chance pour qu’ils viennent par ici ? continua mon sauveur.

– L’humaine sent très fort mais ils ne devaient pas passer suffisamment près d’ici.

Le jeune homme hocha la tête et libéra le vampire du feu de son regard. Immédiatement Azalel reprit conscience et se pencha en avant, émettant un feulement qui me fit tituber de frayeur.

– Ne t’éloignes pas, me chuchota l’inconnu en se mettant en position d’attaque.

Aucun risque. Je faisais déjà des efforts surhumains pour tenir debout. Azalel se jeta soudain sur mon défenseur avec une telle violence que je doutai que l’autre puisse y survivre. Mais le garçon brun évita l’attaque avec maestria et, d’un mouvement à peine visible, trancha la tête de mon agresseur. Je fermai immédiatement mes yeux, trop tard pour ne pas avoir remarqué la vague de sang qui brillait dans la nuit. Mes jambes se dérobèrent sous mon poids et je sentis le sol trempé imbiber ma robe, sous mes fesses. Je tâchai de me remettre, respirant calmement, mais les sanglots heurtés que je refoulais depuis un moment déjà, explosèrent bruyamment et des larmes inondèrent mes yeux. J’avais à peine six ans et deux vampires avaient tenté de me dévorer, juste avant de se faire tuer sous mes yeux. Mon petit monde tranquille s’était brusquement effondré. 

– C’est fini. Tu ne risques plus rien.

Je rouvris d’un coup les yeux pour découvrir le jeune homme, ou plutôt le jeune vampire (j’en étais maintenant certaine), accroupi en face de moi, le regard inquiet. Je me redressai d’un bond et maudis ma stupidité qui m’avait poussé à me sentir en confiance en sa présence. Qui sait si il ne voyageait pas seul et ne désirait pas se servir de moi comme repas à son tour ? Alors que je reculais en vacillant, une autre question s’imposa à moi : pourquoi ce vampire-là ne semblait pas démesurément attiré par l’odeur de mon sang, à l’instar des deux autres ? Comme si il avait lu dans mes pensées, il répondit d’une voix douce, comme pour me rassurer :

– N’aie pas peur. Je m’appelle Kalan et je ne te ferai aucun mal.

Je ne répondis pas et tentai de démêler la tempête qui se formait sous mon propre crâne, ma raison semblant sur le point de sombrer. Je ne savais vraiment plus quoi faire.

– Viens avec moi, reprit-il avec une expression avenante, sans faire mine de bouger. Il y a une maison tout près où je pourrai soigner ta tête.

Me croyait-il folle ? J’étais peut être jeune, mais pas complètement idiote. Mais la plaie de mon crâne ne semblait pas de cet avis. Avant que je ne puisse émettre un son, ma résistance de fillette m’abandonna et je tombai à genoux pour la énième fois de la soirée. Il se releva alors gracieusement et d’une démarche féline, mais à vitesse humaine, se pencha vers moi et me souleva dans ses bras. Je tressaillis en fermant les yeux, prête à être mordue sans ménagement, mais la douleur ne vint pas. Au lieu de quoi, Le jeune homme se mit courir comme un humain l’aurait fait pour échapper à la pluie. Je rouvris les yeux, étonnée.

– Je te l’ai dit, murmura Kalan à mon oreille, je ne te ferai pas de mal.

Je hochai doucement la tête et me détendis un peu. Je m’interrogeais toujours sur la raison de ma confiance en lui. La plupart du temps, j’étais pourtant la plus austère et la plus méfiante des filles Lester, ce qui n’était pas peut dire. Mais peut-être était-ce parce qu’il avait risqué sa vie pour sauver la mienne. Ou alors à cause de l’aura protectrice qu’il dégageait, au contraire de ses deux semblables qui suintaient le goût pour la chasse violente et sans pitié à des kilomètres. Pourtant je percevais son combat contre sa nature vampirique à cet instant même : mon cuir chevelu qui saignait, les battements apeurés de mon cœur, mon corps tiède avec tant de vie qui coulait sous ma peau. Toutes ces marques de mon humanité étaient des éléments qu’il s’efforçait avec brio d’ignorer.

Et comment se faisait-il, au fait, que moi, petite humaine de six ans, je le comprenais si bien ? Mes réflexions s’interrompirent comme un galet dans une mare avec le son de sa voix :

– Tu permets que je coure un peu plus vite ? interrogea-t-il gentiment.

Ses yeux vert émeraude magnifiques rencontrèrent les miens. Il y avait tellement de douceur et d’honnêteté dans son regard que je ne pus une nouvelle fois que faire oui de la tête. Il détourna son regard avec un sourire d’une blancheur éclatante – aux canines d’une taille à peu près normales, bien que pointues – et prit de la vitesse. Sa course me laissa stupéfaite. Nous atteignîmes bientôt la vitesse d’un cheval au galop, à la différence qu’on ne ressentait absolument pas les rebonds de sa foulée. Nous glissions dans les airs comme si nous volions. Autour de nous, les arbres devenaient flous, pareils à un dégradé de verts et les ténèbres qui nous entouraient depuis que nous avions laissé la torche au loin, ne parurent plus aussi inquiétantes.

Je profitai de ce confort relatif pour détailler un peu plus Kalan. Il est vrai que son visage d’une perfection de statue méritait d’avantage d’attention. Ses traits étaient fins et ses lèvres rouges contrastaient avec sa peau encore plus blanche que la mienne. Je m’attardai un peu sur ses cheveux noirs corbeau qui auraient pu former une courte queue de cheval s’il s’était donné la peine de les attacher. Sa peau devait probablement être glacée, mais elle ne me gênait pas plus que cela, au vu de ma circulation déficiente. Bien sûr, du haut de mon petit mètre zéro huit, il paraissait plutôt grand – probablement à peine moins que papa – et ses muscles très bien proportionnés. Mais ce qui me frappa le plus fut son odeur. Du peu que je savais sur les vampires, leur odeur avait toujours été décrite comme désagréable, pareille à celle d’un cadavre. Or Kalan sentait divinement bon : un parfum frais et mystérieux, comme la forêt.

Le trajet fut si rapide et agréable que je ne me rendis compte que nous étions arrivés, que lorsque Kalan poussa la porte d’une maison en pierre et me déposa sur la table de la cuisine. Je clignai des yeux, éberluée, pour réaliser que cet intérieur qui ressemblait tant au mien, était celui de la maison du sorcier. Ma méfiance réapparu sur le champ.

– Ta blessure n’est pas profonde, tu as eu de la chance, annonça Kalan en m’examinant. Il n’y aura pas besoin de points de suture.

Puis il remarqua mon air congestionné.

– Ça ne va pas ? s’inquiéta-t-il, son beau visage de nouveau soucieux.

– Kalan, croassai-je d’une voix rauque.

Le premier mot que je prononçais en sa présence.

– Je n’ai pas le droit d’être ici, repris-je lentement. Mon père me l’a interdit. C’est la maison du sorcier.

La plus honnête stupéfaction se peignit sur ses traits. Puis il fronça les sourcils :

– La maison du sorcier ? répéta-t-il. Tu te trompes, Seavan n’a jamais été sorcier.

J’ouvris la bouche pour protester puis la refermai. De toute évidence l’homme n’était pas là. Et si les deux se connaissaient, cela voulait-il dire que ce fameux Seavan n’était pas un sorcier mais un vampire ? Je commençais à comprendre pourquoi mon père m’avait interdit d’y entrer. Kalan commença à fouiller dans la cuisine comme si il était chez lui et dénicha de quoi soigner mon crâne. Puis, tout en s’y appliquant, il me demanda avec décontraction :

– Dans ton village les gens ont peur de Seavan ?

Encore ce nom. Et son ton dégagé m’indiquait que ce n’était pas la première fois que le sorcier était hâtivement jugé. J’eus un haussement d’épaules, me sentant d’humeur confidente :

– Nous sommes la seule famille du village qui n’ait pas peur de lui. Mais je suis aussi la seule à qui mon père ait interdit d’approcher de lui, confessai-je. Je ne sais pas vraiment pourquoi.

Kalan s’arrêta un instant de panser ma plaie, puis il reprit sa tâche comme si de rien n’était. Savait-il quelque chose là-dessus ? Avais-je trop parlé ? Mais le jeune homme fit preuve d’une relaxation suintante et se détourna de ma tête pour ranger son matériel. Je descendis de la table et me retournai pour lui faire face.

– Kalan ? appelai-je alors qu’il se détournait pour me fixer. Je dois voir le sorc… Seavan immédiatement. Au village, il y a un enfant qui ne peut naître sans son aide.

– Je pense justement, dit-il après quelques secondes de réflexion, que Seavan se trouve déjà auprès de l’accouchée. Il n’est pas ici et si il s’était trouvé dans la forêt, il nous aurait entendus à un moment ou à un autre.

Je fermai aussitôt la bouche et ne mis pas en doute le jugement du jeune homme qui semblait connaître si bien l’accoucheur. Si cet homme était déjà sur place, cela voulait dire que nous nous étions probablement croisés. Que j’étais sortie pour rien, que j’avais réveillé l’appétit de deux monstres pour rien. Des larmes me picotèrent les yeux. Toutes mes frayeurs de cette nuit n’avaient aucun sens. Ma vie avait été risquée pour un quiproquo. Bien. Quand mes parents et Rosalie sauraient ça, ils seraient fous de rage…

Papa, maman, Ariès, Rosalie… Et si je n’étais pas sortie aujourd’hui, si j’étais restée confinée à la maison, que se serait-il passé ? Azalel et son compagnon auraient probablement attaqué Rose pour m’attirer dehors, ou avec leur patience de traqueur, ils auraient attendu que nous soyons endormis et auraient massacré tous les miens. Peut-être n’était-ce pas si mal que je me sois retrouvé seule dans la nuit, finalement ?

Kalan fronça les sourcils et je m’aperçus que je m’étais une nouvelle fois perdue dans mes pensées en le fixant. Il m’attrapa soudain par la main et me conduisit dans un petit salon attenant, très confortablement meublé, avec une grande cheminée allumée et un tapis de taille semblable étendu devant. La pièce était chaleureuse au possible et baignée d’une douce lumière orangée et soporifique. Je me laissai faire lorsque Kalan ôta ma cape trempée et me laissai installer près du feu avec une couverture douillette sur les épaules. Malgré tout, le sentiment que je n’aurais pas dû me trouver là m’étreignit de nouveau et je tirai sur la manche de Kalan – qui s’était assis à côté de moi en contemplant les flammes, perdu dans ses réflexions.

– Je vous remercie de vous être occupé de moi, attaquai-je maladroitement d’une voix pleine de gratitude, mais je pense que je dois rentrer chez moi maintenant, avant que mes parents ne s’inquiètent.

Le vampire me contempla interloqué, avant de me répondre :

– Je ne préfère pas te ramener chez toi maintenant. Je voudrais demander deux ou trois choses à mon maître avant de te raccompagner. En plus, je ne suis pas sûr que te transporter dans la forêt cette nuit soit bien prudent.

– Mais…

J’allais objecter, soucieuse de l’angoisse de mes parents, lorsque la porte d’entrée fit un bruit léger et bien avant que le battant ne se soit refermé tout seul, un homme grand et mince, aux cheveux parsemés de gouttes de pluie, mais d’une apparence impeccable, fit son entrée dans la pièce. Comme Kalan, il aurait pu faire naître le silence autour de lui rien qu’en apparaissant. Il ressemblait au portrait que je m’étais fait de lui au loin, grand et étonnement musclé pour son âge, le visage d’un homme d’une soixantaine d’année bien conservé, une crinière blanche rassemblée en catogan et lui aussi vêtu majoritairement de noir – décidément !

Seule une personne s’y attardant aurait pu remarquer que la couleur bleu glacier de ses yeux et quelque chose s’y reflétant au fond semblait avoir bien plus de décennies qu’il n’annonçait. Kalan se leva d’un bond et s’avança vers celui qu’il avait appelé son « maître ». Mais il lui coupa la parole et sa voix haute et claire résonna :

– Je suis tombé sur deux restes de cendre en venant ici. J’en déduis que tu as sauvé la fillette que tout le monde cherche au village.

Les cadavres des vampires tombaient donc bien en poussière ?

L’homme avait fait son discours sur le ton calme du professeur qui expose son raisonnement. Pourtant lorsque sa tête se tourna vers moi et qu’il huma mon odeur, ses pupilles se rétractèrent légèrement. Il ne m’en fallut pas plus pour revoir l’image d’Azalel me tenant sous son joug et courir me réfugier derrière Kalan. Mais Seavan reprit si vite son sang-froid qu’il me sembla avoir rêvé.

– Une petite fille très observatrice, dit-il avec lenteur, en contournant Kalan et en s’accroupissant à ma hauteur.

– Vous avez rencontré ses parents ? demanda ce dernier en me donnant une main immaculée et apaisante.

Cet homme me faisait réellement peur, maintenant qu’il se trouvait en face de moi. Il y avait trop de calcul et de réflexion en lui. Il continua à m’observer sans bouger en répondant au jeune homme :

– Oui. En ramenant la sœur aînée chez elle, après l’accouchement. J’ai eu toutes les peines du monde à les convaincre de ne pas sortir cette nuit. Ce n’est pas une lune pour mettre une famille avec une telle odeur dehors.

Sa dernière phrase m’arracha un frisson.

– Ils étaient bien deux, confirma Kalan en me pressant doucement la main de temps en temps. Trois autres les ont quittés un peu plus loin mais je ne sais pas si on peut se fier à cette information.

– Il va falloir faire quelque chose, murmura-t-il en laissant dériver son regard vers l’âtre.

Réfléchir correctement et emmagasiner autant de données sur des créatures de la nuit me demandait beaucoup d’efforts. La seule idée à laquelle je me raccrochai en ce soir de tempête intérieure et extérieure, c’était que je voulais rentrer chez moi, malgré la présence attractive et réconfortante de Kalan. Néanmoins la première phrase qui m’échappa fut :

– L’enfant de Mme Newman vivra-t-il ?

Je regrettai aussitôt ma question car le regard de Kalan se fixa sur moi, trop vite suivi de celui de ce Seavan.

– Oui, le premier né d’Ancilla Newman est un fils en bonne santé.

Curieusement, sa réponse me soulagea. Tout vampire qu’il était, Seavan ne semblait pas suffisamment attiré par le sang pour tuer un nouveau-né ou sa mère. Remarque, vu le contrôle de lui-même dont il faisait preuve, l’idée n’aurait même pas dû m’effleurer l’esprit. J’enchaînai promptement :

– Puis-je rentrer chez moi ? tout en redoutant la réponse.

Kalan échangea un regard avec son maître et se baissa à son tour pour avoir ses yeux à hauteur des miens.

– Je crois qu’il vaut mieux pour ta sécurité et celle de ta famille qu’on te raccompagne demain matin, lorsque les voyageurs de nuit seront faibles. Mais je resterai avec toi cette nuit, tu veux ?

Il ne manquerait plus que cela ! Déjà que l’idée de passer une nuit loin de chez moi me terrifiait, enlever la présence de mon sauveur à l’équation pour y laisser celle de ce vieux vampire était inenvisageable.

– Bien, dis-je peu séduite, hochant lentement la tête.

– C’est plus raisonnable, Isis, insista Seavan d’un ton convainquant.

Brusquement, une pensée dérangeante– certes du domaine de la théorie – s’insinua dans mon esprit.

– C’est pour ça que Kalan n’a même pas pris la peine de me demander mon nom ! m’écriai-je. Vous lisez dans mes pensées, tous les deux.

Kalan hésita une fraction de seconde de trop, sans doute pour ne pas m’effrayer.

– J’aurais pu aussi le demander à tes parents, pouffa Seavan.

C’était probablement ce qui s’était passé. Mais je demeurais convaincue que mon jeune esprit n’avait pas de secrets pour eux. D’autant qu’il y avait dans les yeux métalliques de ce vieil homme trop intelligent, une lueur de défi. Je fixai donc Seavan en pensant de toutes mes forces :

Menteur !

Le résultat ne se fit pas attendre et un sourire amusé naquit sur les lèvres de mon ami, tandis que son aîné éclatait de rire.

– Petite fille très intelligente, me gratifia-t-il en m’ébouriffant les cheveux.

Son contact me fit frissonner malgré la fraîcheur de ses doigts. Je refermai ma petite main sur celle de Kalan, qui se releva et me pris dans ses bras. J’espérais que la nuit ne serait pas trop longue.

Bien plus tard, alors que je somnolais sur le canapé, après m’être endormie ma menotte serrée dans celle de Kalan, j’entendis des bribes de conversation venant de la cuisine.

– …ne sais pas, disait la voix de Kalan. J’ai peur qu’ils ne reviennent plus nombreux. Je ne pense pas que l’idée de venger leurs camarades leur effleure l’esprit, mais cette famille entière à une odeur particulière et Isis plus que n’importe quel humain que je n’ai jamais rencontré ! Je n’ai pas le choix. Je vais demander à Père.

– Il te faudra des jours pour rentrer là-bas et revenir avec le nécessaire préparé, objecta Seavan d’une voix neutre.

– Je ne peux pas ne rien faire ! s’emporta mon ami. Je ne peux pas la laisser mourir sous prétexte qu’elle est née avec une odeur trop forte.

– La petite te plait, n’est-ce pas ?

– Oui, avoua Kalan, plus détendu, après quelques secondes de silence, elle me rappelle Desdémona.

– … ta sœur…

J’étais trop réveillée et paniquée par les paroles que j’avais entendu pour continuer à feindre le sommeil. Je me redressai et m’enroulai étroitement dans la couverture en laine, ne pouvant cependant atténuer le froid qui s’insinuait en moi. Lorsque j’atteignis la porte, les voix s’étaient tues.

– Isis ? murmura Kalan.

Je ne répondis pas et entrai dans la pièce, droit sur lui. Les deux vampires me fixèrent d’un silence interrogatif : ils se demandaient ce que j’avais entendu.

– Ils vont revenir ? m’enquis-je simplement.

Seavan soupira et me fixa honnêtement :

– Nous n’en sommes pas sûrs, mais nous ne voulons pas prendre de risque.

Mon cerveau à peine éveillé se mit à réfléchir à toute vitesse.

– Vous faites… de la magie ? demandai-je perturbée.

Seavan ne répondit pas, se leva et se dirigea vers la porte :

– Explique-lui, soupira-t-il, visiblement contrarié. Je me charge des parents. Et quand le jour sera levé, rejoins-nous.

Sur ce, il sortit de la pièce dans la nuit presque accomplie. Je tournai mon regard nerveux vers mon ami, qui me fit asseoir sur une chaise à côté de lui :

– Que connais-tu de la « magie », Isis ? m’interrogea-t-il doucement en plantant son regard vert dans le mien.

– Rien.

Il se concentra un instant et m’exposa son plan :

– Isis, je pense qu’avec…l’odeur particulière que vous dégagez, toi et ta famille, vous n’êtes plus en sécurité dans les environs. Dès que l’on saura que deux membres matures d’un groupe ont disparu, des questions se poseront et ce village isolé deviendra intriguant.

Comme si l’idée lui était intolérable, il se leva, rompant à mon grand dépit le lien qui nous unissait et se tourna face à la fenêtre.

– Il ne faut pas que des vagabonds agressifs comme Azalel se donnent le mot et vous trouvent ici, poursuivit-il. C’est pourquoi Seavan est allé essayer de convaincre tes parents de partir. Il faut que vous déménagiez.

Ces mots résonnèrent à mes jeunes oreilles plus violemment que tous ce que j’avais appris cette nuit sur les vampires. J’étais née dans ce village et nous y vivions paisiblement. Un déménagement et un nouveau départ ailleurs me paraissaient comme un gouffre sur le chemin de mon avenir. À cette angoisse se disputait le souvenir d’Azalel et de son camarade, crocs dégagés et prêts à tuer. Perdu dans ses pensées, Kalan expliqua la suite de son raisonnement :

– Il se trouve que mon père connaît des…personnes capables de lancer…« des sorts de téléportation ». Des sorts qui n’en sont pas vraiment, mais ce serait trop long à t’expliquer. Toutefois, ces gens seraient capables d’en préparer et je pourrai les exécuter. Il est nécessaire que votre trace s’interrompe brusquement.

Je me retrouvai de nouveau embrouillée. Je croyais avoir vu les choses les plus invraisemblables de ma courte vie hier, mais voilà que j’entendais parler de téléportation. Cependant, le plan de mon sauveur ne me paraissait pas aberrant, au vu des périls qui nous menaçaient. Alors que j’essayais de digérer cette idée de départ, des larmes me montèrent aux yeux et une nouvelle angoisse me submergea :

– Kalan, chuchotai-je d’une voix tremblante. Tu…tu reviendras me voir…dans ma nouvelle…maison ?

Je savais que Rosalie, Ariès ou mes parents ne reverraient vraisemblablement jamais leurs amis ou relations du village et je ne connaissais Kalan que depuis quelques heures. Pourtant l’idée de ne jamais le revoir me paraissait insupportable. C’était la première fois que j’éprouvais une affection aussi fraternelle et soudaine pour quelqu’un, moi qui n’avais jamais eu d’ami véritable. Mon protecteur s’arracha à la contemplation de l’extérieur pour revenir prendre la pose que nous tenions tout à l’heure, mes mains dans les siennes.

– La manœuvre à laquelle je pense est extrêmement complexe et sécurisée. Même celui qui l’exécute ne sait pas dans quelle nouvelle cité il envoie ses protégés – c’est une sorte de hasard. Il sait juste que la nouvelle ville sera très éloignée et sûre, tout près d’un des points de chute prévus par mes ancêtres à cet effet. La force d’un vampire puissant vous envoie…et la volonté d’un autre vampire de confiance vous récupèrera. C’est conçu pour ne jamais échouer.

Je raffermi du mieux que je pus ma prise sur ses mains et détournai la tête pour ne pas qu’il voit mes larmes couler. Je me trouvais ridicule, à pleurer ainsi le départ d’un inconnu comme si il était mon frère. D’autant que nous n’avions, de mon point de vue, pas le choix. Contre toute attente, Kalan parut lui aussi très contrarié à cette idée et je me retrouvais une nouvelle fois dans ses bras.

– A moi aussi, tu vas beaucoup me manquer, avoua-t-il après un moment d’hésitation.

C’est vrai. J’avais oublié qu’il lisait dans mes pensées.

Je…Je t’aime beaucoup…je ne sais pas trop pourquoi, pensai-je avec la franchise de mes six ans.

Il me fixa un moment et je devinais qu’il essayer de déterminer s’il pouvait se permettre quelque chose avec moi ou pas. Je fus heureuse qu’il optât pour le oui, car la sensation était unique.

Je crois que je me suis attaché à toi plus que de raison, Isis.

Les mots passèrent par ses pupilles et semblèrent résonner dans ma tête, avec une vague de douceur si débordante, que j’en oubliai le monde extérieur, que mes larmes se tarirent, que mon cœur manqua un battement. Puis, un peu gêné, il rompit l’attache et changea de sujet.

– Bientôt je te ramènerai chez toi.

– En plein jour ? Les vampires peuvent sortir de jour ? m’inquiétai-je.

Il éclata d’un grand rire.

– Oui, expliqua-t-il après s’être repris, ceux d’entre nous qui subissent une acclimatation progressive spéciale depuis l’enfance peuvent sortir au soleil sans voir leur peau devenir poussière. Il faut malgré tout être prudent avec l’astre diurne. Pour les plus sensibles, il existe même un onguent de haute protection aux rayons, mais il ne permet pas de tenir longtemps au dehors. En revanche, les jours de forte canicule, nous restons préférablement à l’abri. Il y a aussi des « sorts » pour ça.

Je le fixai, hébétée. La façon dont il butait sur le mot « sort » depuis le début de cette conversation m’amena à faire marcher de force mon cerveau épuisé :

– Des « sorts »…qui n’en sont pas ? Je ne comprends pas, lui avouai-je.

Kalan se tourna vers moi, hésitant. Lui aussi semblait chamboulé par la facilité avec laquelle nous nous étions liés. Cela avait l’air nouveau pour lui de révéler autant de choses d’un coup…ou de pouvoir parler librement à quelqu’un ? Il finit cependant par m’avouer :

– – Nous ne pouvons pas réellement appeler ce que nous faisons de la magie. Nous autres, vampires, avons selon nos dons et notre force mentale, le pouvoir d’influer sur la matière. Nous voulons et les molécules ploient sous notre volonté. Elles mutent ou évoluent pour nous agréer.

Je l’écoutai me révéler ses secrets, bouche ouverte, fascinée. Je n’étais pas sûre de tout comprendre, mais en tout cas j’aimais beaucoup. Ainsi, je ne m’aperçus pas que le jour s’était levé, triomphant et sans nuage.

– Nous allons devoir y aller, me souffla Kalan en ouvrant la porte de la maison du sorcier.

J’acquiesçai d’un hochement de tête, malgré tout heureuse de retrouver les miens. Lorsque nous sortîmes, il attaqua sa course à petites foulées pour finir par retrouver graduellement son allure de guépard. En traversant la futaie magnifique qui scintillait autour de nous comme des émeraudes et n’avait plus rien de commun avec la masse étouffante d’hier, je m’émerveillai à nouveau de sa retenue. Alors qu’une certaine intimité s’était créée entre nous, l’utilisation de sa course vampirique aurait dû réveiller la soif incontrôlable que je déclenchais chez tous les siens.

– J’ai beaucoup été en contact avec des humains à cause de ma position, déclara-t-il en réponse à ma question muette.

J’allais lui demander quelle était sa position quand nous arrivâmes devant chez moi. Mes parents discutaient avec Seavan à voix basse et avec animation, devant la porte de la maison. Mon père, curieusement, était légèrement détourné de son interlocuteur et je voyais le sommet du crâne d’Ariès dépasser derrière la fenêtre de la cuisine. Rosalie était exactement comme je l’avais imaginée : juste derrière le portillon de notre jardin, raide comme la justice, les lèvres pincées et les bras vigoureusement croisés. À peine aperçut-elle mes yeux encore humides et rougis qu’elle m’arracha de l’étreinte où je me trouvais pour me prendre dans la sienne.


Isis est maintenant une apprentie Traqueuse aux côtés de son mentor Seavan. C’est en dissimulant son cœur brisé qu’elle doit assurer la sécurité du royaume, face à des vampires de plus en plus dangereux.

Alors que les murmures de guerre s’intensifient, ce sont ses proches que l’on appelle en première ligne, dont Kalan, son frère d’adoption. Mais les immodérés ne sont plus les seuls ennemis qui attendent dans l’ombre. Et personne n’en sortira indemne…

Une trilogie gothique Adultes/Young-Adults qui brise les codes du monde vampirique.


Isis a gravie les échelons qui l’ont menée au sommet du monde des vampires. Presque trop haut.

Maintenant parmi les pairs du royaume aux côtés de Kalan, l’éternel qu’elle aime, la jeune femme doit éviter les complots qui fleurissent autour d’elle, tout en conciliant missions diplomatiques, Traques de haut vol et patrouilles aux frontières du royaume.

Cependant, ni ses incroyables dons, ni la puissance de son mentor Seavan, ne pourront la protéger de l’impensable : une ancienne créature de cauchemar qui est prête à lui arracher sa vie, son âme… Et quelque chose de plus précieux encore.


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